Interview de la Consule générale dans l’hebdomadaire Zaman France (24-30 avril 2015)

"Les enfants des immigrés turcs sont devenus pleinement français"

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Muriel Domenach est Consule générale de France à Istanbul. Zaman France l’a interviewée à l’occasion du cinquantenaire de l’immigration turque en France. Bonne connaisseuse de la Turquie et de sa culture, Domenach souhaite approfondir encore plus les relations bilatérales notamment par le biais du tourisme. Elle nous confie également son amour d’Istanbul.

Nous avons commémoré le cinquantenaire de la signature de l’accord de main d’oeuvre entre la France et la Turquie. Comment avez-vous célébré cet anniversaire à Istanbul ?

J’ai voulu marquer le 50e anniversaire de l’accord migratoire franco-turc le 8 Avril 2015 ici à Istanbul, le jour de la signature de l’accord en 1965, pour exprimer notre reconnaissance et notre fierté d’avoir au sein de la société française une partie d’entre nous qui sont d’origine turque, dont un certain nombre ont la double nationalité. Les enfants des immigrés turcs venus dans le cadre de l’accord sont devenus pleinement français. Ici en Turquie c’est un phénomène intéressant de voir l’arrivée au sein de la communauté française en Turquie de jeunes français, d’origine turque, binationaux, qui "reviennent" mais qui, en réalité, s’installent dans un pays dont ils sont originaires mais où ils n’ont pas grandi.

C’est cette double dimension que j’ai voulu marquer, l’intégration dans la société française de l’immigration turque et la présence de Français d’origine turque au sein de la communauté française. On a organisé tout un programme sur 3 jours avec la projection d’un film, des conférences, une exposition, une réception au palais de France et un atelier universitaire. Dès le 7 au soir, le film Annem ve Babam de Müret Isitmez sur le parcours de ses parents a fait salle comble. On a inauguré l’exposition d’Ahmet Sel sur les visages de l’immigration en France. Je suis très fière d’avoir donné du relief à cet anniversaire

"Le regroupement familial est un droit"

Aujourd’hui, le principal flux migratoire vient du regroupement familial mais les conditions deviennent de plus en plus restrictives sur le plan du logement, des ressources, de la langue. Est-ce que la France compte assouplir ces restrictions ?

Il n’y a pas de restrictions, le regroupement familial est un droit. C’est l’intérêt pour les personnes qui veulent rejoindre leurs famille en France de maîtriser la langue, d’avoir un toit une fois en France. C’est un intérêt partagé.

’immigration maîtrisée restent une chance et une nécessité pour la France, le ministre de l’Intérieur l’a dit, et avec notre politique des visas, on cherche à concilier l’objectif de maîtrise des flux migratoires et l’attractivité de la France.

Il est vrai que par le passé on a pu, mais on a évolué depuis 2012, confondre ces deux objectifs. Aujourd’hui la Turquie n’est plus un pays d’émigration majoritairement, on veut faciliter les visas pour augmenter le nombre de touristes turcs, faciliter les affaires, faciliter la venue d’étudiants turcs en France, faciliter les échanges culturels. Donc on cherche à faciliter les visas de circulation qui permettent plusieurs entrées en France.

"Il y a de plus en plus de nos compatriotes qui ont des noms turcs"

Muriel Domenach est Consule générale de France à Istanbul.

Quelle est votre analyse sur l’intégration de la communauté turque en France ?

On a publié sur le site de l’IFEA tout un dossier sur ce sujet parce qu’il y a des perceptions un peu biaisées sur l’intégration des « personnes de Turquie ». Dans les années 80, il y a eu une phase alarmiste, certaines recherches qualifiaient les Turcs plutôt de mal intégrés par rapport à d’autres immigrations en insistant sur le fait que c’était plutôt la première immigration d’un pays majoritairement musulman et en même temps non francophone.

Aujourd’hui, il apparaît que les immigrés turcs en France ont quelques caractéristiques spécifiques : il y a beaucoup de travailleurs indépendants par rapport à d’autres immigrations, ils ont pleinement leur place dans la société française sans pour autant qu’on doive leur décerner un prix de l’intégration ou au contraire un prix de la mauvaise intégration collectivement, ce sont surtout des parcours individuels, c’est ce que montrent les échanges de la semaine dernière, ce sont des histoires humaines. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de nos compatriotes qui ont des noms turcs et qui enrichissent la communauté nationale : moi j’ai des collègues diplomates qui ont des noms turcs, c’est une chance.

"Les solutions promues par l’extrême droite sont simplistes"

La montée de l’extrême-droite en France peut-elle être un danger pour la communauté turque en particulier, les communautés étrangères, en général ?

On insiste beaucoup en France sur le fait qu’il y a une communauté nationale : la notion de communauté turque ne vient pas naturellement, il y a des associations diverses mais on n’est pas un pays qui s’est organisé sur le principe de « sous communautés » au sein de la société nationale.

La montée de l’extrême droite est liée à des facteurs économiques et sociaux, la montée inquiète un certain nombre de personnes au sein de la communauté nationale, qu’il s’agisse de Français d’origine diverse ou Français d’origine turque et je comprends qu’ils soient inquiets. Maintenant il y a des réfomes économiques et sociales qui sont entreprises, il faut attendre les résultats qui donneront confiance pour s’éloigner des solutions simplistes promues par l’extrême droite.

"La France est souvent perçue comme une forteresse : c’est une idée fausse"

Laurent Fabius a plusieurs fois évoqué l’attractivité de la France mais la politique des visas est perçue comme restrictive au sein de la société turque. Quelle est la politique de la France sur le cas particulier de ceux qui veulent faire du tourisme en France ?

C’est vrai que la perception des visas en Turquie donne lieu à beaucoup d’imagination, on est souvent perçu comme une forteresse : c’est une idée fausse, ça fait longtemps qu’on accorde des visas à plus de 95 %. il y a très peu de gens auxquels ont ne donne pas de visa.

Mais une idée fausse est un fait vrai donc il faut expliquer en quoi ça n’est pas vrai. Non seulement on fait mieux depuis 2012 mais on veut faire encore mieux, c’est notre intérêt de faciliter les visas, de faciliter le tourisme. La France est la première destination au monde, on a 200 000 Turcs qui viennent, c’est la 2eme destination touristique pour les Turcs. Il faudrait donner des visas à entrées multiples non seulement pour le public aisé, qui s’y rend plusieurs fois par an, mais également pour les milieux d’affaires, les milieux culturels, les étudiants.

"On est très à l’aise que l’islam soit la deuxième religion de la France"

Où en est-on aujourd’hui dans la relation franco-turque ?

Je ne suis pas en charge de la relation politique entre la France et la Turquie, mon travail est plus un travail d’influence, ce que j’observe en tant qu’observateur participant, c’est que la relation franco-turque est très affective, on a eu des hauts et des bas, parfois on surréagit, on s’agace, mais on est dans une amélioration de la relation bilatérale depuis l’arrivée de François Hollande, il y a une grande fluidité dans les relations, on a des visites des autorités turques, on a eu des rencontres au plus haut niveau, on est dans une phase de très bon état de la relation bilatérale et on s’en félicite.

J’insiste sur le fait que la relation a toujours été fondée sur l’intérêt commun, même dans les périodes où ça n’allait pas, on avait intérêt à coopérer.

Ce que je fais ici, c’est d’aller vers des publics qui ne nous connaissent pas. J’essaie d’attirer de nouveaux publics qui nous regardent un peu de loin, qui n’oseraient pas nous aborder, et aussi de parler à des milieux plus conservateurs qui voient parfois la France de loin comme un pays laïque avec une laïcité restrictive. J’essaie de leur montrer que la laïcité française est ouverte, qu’elle n’est ni la négation ni l’hostilité à la religion, elle vise à aménager un espace de neutralité qui permet la coexistence entre croyants et non croyants, et parmi ces croyances, on est très à l’aise que l’islam soit la deuxième religion de la France.

C’est important de dire qu’après Charlie hebdo, l’opinion française ne fait pas la confusion entre l’islam et la religion au nom de laquelle les crimes sont commis ; l’islam est la 2e religion de France. Il n’y a pas de crispation des autorités vis à vis de l’islam.

"Les Français sont très satisfaits en Turquie"

On parle souvent du problème des immigrés turcs en France. Il y a aussi des immigrés français en Turquie : dernièrement, un Français s’est présenté à la candidature aux législatives à Bursa, qu’est-ce que ça révèle sur l’intérgation des Français ?

La Turquie devient aussi un pays d’immigration après avoir été un pays d’émigration, c’est une conséquence logique de son succès. Des Français s’installent ici, ils sont très satisfaits en Turquie. Il y a des interrogations techniques aussi sur leurs séjours, les droits des étrangers.

Ce qui est certain, c’est que la Turquie s’est dotée d’une administration des étrangers sur son territoire, et il y a des difficultés notamment avec l’arrivée massive de Syriens (presque 2 millions) : c’est un véritable choc pour le pays et pour l’appareil administratif turc. D’où des difficultés sur les ikamet (permis d’installation) mais on ne peut pas leur en vouloir, il y a une arrivée massive et en tant qu’allié et partenaire, on ne peut que saluer l’implication de la Turquie sur le dossier des réfugiés, la remercier.

Parmi les Français qui s’installent, il y a beaucoup de Français d’origine turque. Ils « reviennent » en Turquie et en même temps, ils s’y « installent » car ils n’y ont jamais vécu : ils sont devenus très français aussi dans leur comportement quotidien.

Est-ce que c’est difficile pour vous qui êtes française de vivre en Turquie ?

Moi je suis urbaine, je viens de Paris. J’aime bien la ville, j’aime beaucoup le site d’Istanbul, je ne me lasse pas du Bosphore, mon conjoint est historien de l’Empire ottoman, il a la possibilité d’aller aux archives, donc pour moi c’est une affectation idéale, j’ai du mal à sortir d’Istanbul, cette ville vous prend tellement, c’est tellement divers avec ses quartiers : je crois que je me suis habituée à Istanbul comme chez moi.

On a beaucoup d’activités ici, on a organisé une réception avec uniquement des femmes, c’est très important pour moi cette démarche de dépolarisation. C’est dans cet esprit qu’on a invité Elif Safak à un panel avec Nathalie Loiseau, la directrice de l’ENA et Michèle Fitoussi.

Parmi les projets que nous avons, Il y a l’idée de réunir Français et Turcs autour de traditions communes, on va organiser une "patisserie günü" le jour de la Saint-Honoré le 16 mai, le saint des pâtissiers, on va réunir des pâtissiers français et turcs.

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publié le 24/04/2015

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