Interview de S.E. M. l’Ambassadeur Laurent Bili sur la chaîne Kanal D

Interview de S.E. M. l’Ambassadeur Laurent Bili avec Erhan Karadağ
sur la chaîne Kanal D, le 18 / 01 / 2012


E.K : L’Ambassadeur de France en Turquie, Monsieur Laurent Bili, va nous présenter la position de son pays. La Turquie est montée au créneau. Cette proposition sur la négation du génocide sera-t-elle adoptée ? Qu’en sera-t-il des relations franco-turques ? Nous allons poser toutes ces questions à l’Ambassadeur de France.

La commission des Lois a jugé que la proposition était anticonstitutionnelle. Cette décision pourrait-elle influencer l’issue du vote au Sénat ? D’après vous, quel sera le résultat de ce vote ? Qu’attend le peuple français ?

L.B : Oui, c’est une question très directe. Mais avant de répondre à votre question, je souhaite vous expliquer un peu [la situation]. Depuis quelques semaines, j’ai ressenti que la question n’avait pas été très bien comprise de l’opinion publique turque. Je souhaite d’abord brièvement dire que cette loi vise à protéger la mémoire des victimes des tragédies vécues au cours de l’histoire. Par conséquent, elle ne vise directement aucun pays. En même temps, elle vise à protéger la mémoire de nos citoyens d’origine arménienne.

E.K : Pensez-vous qu’elle sera adoptée par le Sénat ?

L.B : Je regrette que cette proposition de loi ait vexé les citoyens turcs. Je le regrette très sincèrement car cette loi n’est en aucun cas dirigée contre la Turquie, ni contre le peuple turc. Nous sommes parfaitement conscients des souffrances endurées pendant l’effondrement de l’empire ottoman et la Première guerre mondiale.

E. K : Cette loi n’entrave-t-elle pas la liberté d’opinion ?

L.B : Oui mais, va-t-elle être ou non adoptée ?

E. K : Oui, va-t-elle être ou non adoptée ?

L. B : En fait, cette loi n’a pas passé une épreuve importante aujourd’hui. Mais cela ne signifie pas qu’elle ne sera pas adoptée au Sénat lundi. Car, les choses sont un peu différentes au Sénat. Les Sénateurs veulent majoritairement protéger leurs citoyens.

E. K : Vous voulez dire qu’ils veulent faire passer cette loi. En cas d’adoption, que deviendra votre situation ? Vous allez rentrer ou rester en Turquie ? Qu’en sera-t-il des relations franco-turques ?

L. B : Qui sait ? En fait, cela dépend du gouvernement turc. Car la France attache une très grande importante à ses relations avec la Turquie. Nous n’avons d’ailleurs cessé d’oeuvrer ces derniers mois. Comme vous le savez, nos ministres de l’Intérieur ont signé un accord en matière de lutte contre le terrorisme. Il y a une parfaite coopération entre Monsieur Davutoğlu et Monsieur Juppé sur le dossier syrien. Je veux, en tant qu’ambassadeur, poursuivre ces efforts.

E. K : Comment trouvez-vous la réaction et la position de la Turquie ? Le Premier ministre a réagi très sévèrement. La réaction de la Turquie peut-être influencer la décision de la France ?

L.B : Les questions de mémoires sont extrêmement délicates. La réaction de la Turquie a été dure mais je remarque en même temps que ces jours-ci, on parle ouvertement de ces questions dans les journaux et télévisions turcs. La Turquie a changé et elle continue sa mutation.

E. K : Les relations entre la Turquie et la France étaient plutôt bonnes. Cette loi valait-elle la peine de mettre à mal les relations ? Est-ce un message politique destiné au lobby arménien ?

L.B : Il serait regrettable de manifester une réaction excessive. Car la France souhaite vraiment entretenir de bonnes relations avec la Turquie. Et la Turquie compte de nombreux amis dans les domaines culturels, politiques et économiques en France.

E. K : Si on pénalise la négation du génocide arménien, comment seront menés dans ce cas les recherches universitaires ? Comment les universités pourront-elles en débattre ? Comment pourrait-on créer des commissions ? N’est-ce pas un coup porté contre la liberté d’opinion ?

L.B : Il faut savoir une chose. Les plaies ouvertes en 1915 ne se sont jamais refermées. A l’approche de 2015, il faut refermer ces blessures. En matière de libertés, comme vous savez la France est une démocratie relativement bien avancée. Si après un éventuel vote au Sénat, il s’avère que cette loi présente des lacunes en termes juridiques et de libertés, il reviendra à notre conseil constitutionnel de s’exprimer en dernier ressort.

E.K : On espère beaucoup en Turquie que la loi soit invalidée par le Conseil constitutionnel. Car même si la France est très avancée en matière de libertés, la loi crée un délit d’opinion.

Nous vous remercions Monsieur l’Ambassadeur. Vous vous êtes exprimés en Turc et vous avez bien exposé la situation. L’Ambassadeur a dit qu’il regrettait que la Turquie se sente blessée.

publié le 19/01/2012

haut de la page