Orhan Pamuk, Officier de l’Ordre national de la Légion d’Honneur, 29 octobre 2012

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Discours d’Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, prononcé à l’occasion de la remise des insignes d’Officier de l’Ordre national de la Légion d’Honneur à Orhan Pamuk

Paris, lundi 29 octobre 2012

Cher Orhan Pamuk, c’est un immense honneur pour notre ministère, et plus largement pour la France, de recevoir un écrivain primé par l’académie Nobel.

En vous voyant ici, en vous regardant, c’est tout un monde qui s’ouvre à nous, un monde de beauté, de splendeur romanesque, de conscience humaine, de grandeur morale, d’intégrité généreuse, de rêve de vie nouvelle.

La France vous aime pour cela, pour cette immense dignité du style, de la pensée, de l’être. Il y a longtemps que vos livres connaissent un immense succès dans notre pays. « Le Livre Noir », « Neige » sont devenus pour nous des classiques, des romans qui nous impressionnent par la subtilité de la narration, l’éternelle énigme du double, par leur intensité à la fois spirituelle et charnelle, par leur alliance unique de puissance et de délicatesse, de mystère et de lumière, d’imaginaire et de suggestion, d’implication sociale et politique. Ces livres qui nous séduisent, que nous admirons tant par leur style, ce style qui n’est pas pour vous un acquis, mais une aventure, car, de livre en livre, de roman en roman, vous n’avez cessé de chercher, d’innover, d’expérimenter, par les ruptures de la syntaxe, de rythme, les prises de liberté par rapport à la forme traditionnelle. Vous restez, à la lettre, et malgré toutes les consécrations, un écrivain d’avant-garde, un éternel novateur, soucieux de risque plutôt que de confort narratif. Et cette liberté dans le style appelle, épouse, correspond totalement à la liberté de l’homme. Infiniment ouvert, tolérant, audacieux, sans peur, que vous êtes. Vous qui n’avez jamais hésité, même au prix d’une très grande solitude, à vous élever contre l’oubli, les silences de l’Histoire. Vous n’avez cessé de vous battre contre toutes les intolérances, tous les fanatismes, les intégrismes, les oppressions, les terreurs, le mépris des exclus ; vous aimez les pauvres, les déshérités ceux qui ne parlent jamais, risquent de demeurer pour toujours sur l’autre rive de la vie.

Bien sûr, il y a une ville qui s’ouvre à nous aujourd’hui, c’est Istanbul, que nous ne voyons plus désormais qu’à travers vous. Istanbul non pas flamboyante et dorée, mais grise et blanche, souvent aux teintes d’hiver, celle de l’enfant du Bosphore que vous étiez et que vous êtes resté, cette autre Istanbul, presque austère, qui, grâce à la force de vos livres, est devenue la nôtre, vers laquelle nous n’avons presque plus besoin d’aller car elle se confond avec celle de vos livres, de vos pas, de votre histoire.

Istanbul, que nous voyons aussi désormais à travers l’amour. Il n’y a pas, je crois, de plus beau livre d’amour que le « musée de l’innocence », votre dernier roman ; il n’y a pas plus grande folie d’amour que celle de Kemal décidé à construire un musée en hommage à celle qu’il a aimée et perdue ; un musée abritant tous les objets qui lui appartenaient ; on aimerait entrer à son tour dans « le musée de l’innocence » que vous venez d’ouvrir vous même, la maison rouge de Cukurcuma, de voir là, devant soi, comme si nous était révélé, grâce à vous, le secret de l’écriture, de la fiction, la robe à fleurs de la jolie fille de la page 539, un vieux ticket de cinéma pour le film « le goût suave du péché », les 4 213 mégots de cigarettes Samsun fumées par la belle Fusun, et recueillis par le héros, chacun évoquant pour Kemal un moment passé avec elle. Oui, l’innocence, un mot auquel vous redonnez toute sa lumière : elle est pour vous la capacité d’amour, l’amour pour les autres, pour la littérature, pour le monde, les objets de la vie, et vous savez détecter, dans chacun d’eux, avec ce génie tendre qui vous caractérise, le sentiment que l’objet contient et garde pour toujours.

Vous venez d’écrire un très bel essai : « le romancier naïf et le romancier sentimental » à travers vos analyses, vos lectures, car vous êtes aussi un très grand lecteur, des oeuvres de Tolstoi à Dostoievski en passant par celles de Proust, de Sartre et de Flaubert. Peut-être êtes vous le seul à unir, à rassembler, à concilier les deux : le romancier naïf qui aime la nature, toute la nature et le romancier sentimental qui réfléchit à la forme et aux enjeux sociaux et esthétiques de son écriture. Le mot de sentimental reprend avec vous toute sa noblesse, tout son élan.

A l’hommage qui vous est rendu aujourd’hui, je voudrais associer votre éditeur, cher Antoine Gallimard - grâce à qui nous ne cessons de découvrir des univers imaginaires - et également vos traducteurs, Turcs et Français, qui ont su rendre dans notre langue justice à votre talent.

C’est avec un immense respect mais aussi avec sentiment, que, Cher Orhan Pamuk, nous vous conférons les insignes d’Officier de la Légion d’honneur.

publié le 27/08/2013

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